Un aller simple pour Maoré / Agnès Fouilleux

Publié le par Limess




Sortie: 4 février 2009

> L'histoire: Kwassa-kwassa: une barque de pêche, une quarantaine de passagers à bord, une coquille de noix ballotée dans l'océan, le passeport pour "la vie" ou pour la mort, pour les milliers de Comoriens qui tentent chaque année de rejoindre les côtes de l'île française de Mayotte. Le film revient sur un épisode récent de notre histoire jamais relaté dans les médias. Il décrit l'ingérence du gouvernement français aux Comores depuis la décolonisation et parallèlement son corollaire : l'émigration clandestine massive à Mayotte. C'est à la suite de la décolonisation, alors que l'archipel des Comores accède à l'indépendance, amputé du territoire de Mayotte, que l'écart va se creuser entre les îles. La raison d'état française, violant la loi internationale, va orienter le destin des quelques dizaines de milliers d'habitants que comptent Mohéli, Grande Comore, Anjouan et Mayotte. Cette dernière se trouve aujourd'hui inscrite dans deux constitutions : celle des Comores et celle de la France...

C'est début mars 2009 que la population de Mayotte sera sollicitée pour la départementalisation de son territoire. Un aller simple pour Maoré est donc l'occasion rêvée de découvrir ou redécouvrir la situation actuelle de cette île, un des bastions de la politique françafricaine. Réalisé sans aucun moyen financier, le CNC et la région ayant refusé à cause de son sujet épineux, ce documentaire, signé Agnès Fouilleux, tend à rendre visible une situation qui n'est apparemment pas rentable pour les médias: l'ingérence de la France à Mayotte en 1975, déclenchant de lourds dérèglements dans la région qui déstabilisent aujourd'hui ses habitants. La force de ce documentaire, c'est le trajet que fait la réalisatrice, partant du problème de l'immigration des îles de Comores vers Mayotte, et plus précisément sur la mort de centaine de clandestins lors des traversées en barques, pour revenir ensuite sur l'histoire politique de cette région et le viol par la France des lois internationales pour récupérer cette île stratégique. Un événement qui permet à Agnès Fouilleux de repartir sur l'immigration, montrant la responsabilité de l'Etat français dans ce qu'on nomme déjà "les morts Balladur" et dans la création de clivages sociaux sévères entre les communautés. Un sujet fort, donc, que la réalisatrice prend le soin de traiter en profondeur, s'appuyant sur une multitude de témoignages, de Pierre Caminade, auteur de "Mayotte-Comorres, une histoire néo-coloniale" à un passeur de clandestins, un ancien militaire anjouanais, des clandestins qui travaillent au noir à Mayotte ou le préfet de l'île. De quoi multiplier les points de vues sans que la réalisatrice n'impose jamais clairement le sien, même si Un aller simple pour Maoré est, soyons honnête, un brûlot efficace contre la politique française menée dans ses îles.


Agnès Fouilleux met donc en lumière les différentes magouilles et autres manipulations qu'a mis en place la France afin de récupérer un territoire comme Mayotte. Une île stratégique puisque "2/3 des pétroliers partant du Moyen Orient passent par le canal du Mozambique" et que Mayotte offre donc "une position idéale pour l'observation militaire" - propos de Pierre Caminade. La réalisatrice montre ainsi comment la France a pu violer les lois internationales, en engageant des militaires pour faire des campagnes d'intimidation dans les villages ou en ne donnant pas clairement les enjeux du vote à tous les habitants. Un procédé scandaleux dont la France a été vingt-et-une fois condamnée par l'ONU sans jamais n'avoir eu aucune sanction réelle, de par son poids sur la scène internationale. Pour cela, Agnès Fouilleux donne à la fois la parole à un spécialiste, Pierre Caminade, donc, et à un ancien colonel qui a participé à ses campagnes. De quoi rendre le propos encore plus percutant... Un aller simple pour Maoré repose ainsi sur cette succession de prises de parole qui permettent à la réalisatrice de brasser autant de sujets que l'immigration, la question de la nationalité française - les administrations faisant tout pour la rendre la plus difficile possible à avoir - ou le problème de la reconnaissance des clandestins, qui représentent 1/3 de la population à Mayotte. Et sur lesquels tout le monde ferme les yeux, créant des situations surréalistes où des ouvriers clandestins se sont vus demandés de créer un meuble pour la venue de Jacques Chirac. Comme si de rien n'était.


A bien des titres, Un aller simple pour Maoré est donc une charge virulente contre le gouvernement français qui en récupérant Mayotte déstabilisa la situation de cette archipel des Comores. Mayotte étant devenue une île prospère, créant des espoirs pour les habitants démunis des autres iles. Amenant donc au déplacement des populations et à la mort de centaine de clandestins. Par la manière dont elle agence les événements, Agnès Fouilleux arrive à rendre fluide les causes à effets de cette ingérence française et la manière dont la métropole s'occupe aujourd'hui des clandestins. Car sur l'île, le mot d'ordre est à l'exclusion, le préfet ayant mis en place une campagne de recensement, basée sur la diffamation. En 2008, Mayotte a ainsi pu compter 13 000 reconduites à la frontière, contre 26 000 depuis le territoire national... Un aller simple à Maoré est donc un documentaire assez indispensable, levant le voile avec beaucoup de courage et de force sur une situation dont on ne parle malheureusement pas, Agnès Fouilleux arrivant à la fois à nous informer tout en nous forçant à réfléchir par nous-mêmes. Et avec tout ce que l'on peut y voir, on a bien du mal encore à croire que l'on est dans une démocratie !




Crédit photo: Les films Bonnette et Minette

Publié dans En salles

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