My brother's wedding / Charles Burnett

Publié le par Limess





Sortie: 4 mars 2009

> L'histoire: Pierce habite dans le quartier de Watts et travaille avec ses parents, propriétaires d'une laverie. Il apprend que le mariage de son frère, avocat, a lieu le même jour que les obsèques de son meilleur ami, tué après sa sortie de prison. Il doit faire un choix.

Qui est Charles Burnett ?

La particularité de Charles Burnett, c'est que s'il est considéré comme un grand réalisateur aux États-Unis, il reste quasi méconnu chez nous. Sur ses onze longs métrages, seuls six sont sortis en France, la plupart, directement en dvd. Né en 1944, Charles Burnett passe son enfance dans le quartier afro-américain de Watts, à Los Angeles, avant de rentrer à la UCLA, l'université de cinéma de Californie. Dès lors, le réalisateur mènera une carrière atypique, loin des studios hollywoodiens, combattant contre les stéréotypes de la blackploitation des années 70 et de l'utilisation des acteurs noirs dans les films américains. Un mouvement qui servait à revaloriser l'image des afro-américains en les présentant dans des rôles dignes et de premier plan, souvent de manière caricatural.

Après deux courts métrages, Several friends et The horse, Charles Burnett réalise son premier long, et surtout, projet de fin d'étude, Killer of sheep, déclaré comme trésor national par le National Film Registry et considéré comme l'un des 50 films les plus importants de l'histoire du cinéma américain. Réalisé en 1973 mais sorti sur les écrans en 1977, et restauré, entre autres, par Martin Scorsese et Steven Soderbergh, il suit l'histoire d'un père de famille exténué par son travail qui essaye tant bien que mal de rester honnête malgré la pauvreté de son quartier. Ce qui impressionne avec ce film, c'est que quand on le voit, on ne peut s'empêcher de penser que s'il avait été tourné en Italie, vingt plus tôt, il serait aujourd'hui considéré comme une oeuvre majeure du néoréalisme... Charles Burnett le construit en deux parties distinctes. D'un côté, la vie quotidienne de cet homme, dans le quartier de Watts où, comme dans Allemagne, année zéro de Rossellini, il utilise en quelque sorte la fiction pour donner à voir l'état de son quartier. De la misère dans laquelle vivent ses gens à l'insouciance de la jeunesse. De l'autre côté, c'est l'abattoir qu'il filme, lieu de travail de son anti-héros. Et comme dans Le sang des bêtes, de George Franju, il tend à montrer l'aliénation de cet individu, filmant ses scènes à la manière d'un documentaire en ne cherchant jamais à occulter la violence de cet endroit. Un film primé à Berlin et ressorti en France en septembre dernier.

Il réalise ensuite en 1983 My brother's wedding, puis La rage au coeur, avec Danny Glover. Un film sur le conflit des générations et le rejet par la jeunesse des valeurs inculquées par les anciens. Le thème de la famille et de l'héritage est d'ailleurs assez récurrent dans sa filmographie, et notamment visible dans ses deux premiers films. En 1993, il s'intéresse à la corruption et au racisme qui ronge la police de Los Angeles dans L'insigne de la honte. Puis, il réalisera une série de documentaires - America becoming, Nat Turner: a troublesome property - dont un sur le blues, Warning by the devil's fire, au sein de la collection réunie par Martin Scorsese. Enfin, c'est en 2007 qu'il réalise son dernier film en date, Namibia: the struggles for liberation, où il retrouve Danny Glover pour le portrait d'un leader indépendantiste Namibien, Samuel Nujoma. A bien des titres, Charles Burnett est donc un réalisateur à découvrir, tant il a inspiré d'autres cinéastes de la nouvelle génération, tel que Spike Lee, qui le cite assez régulièrement. En France, son nom semble commencer tout juste à ressortir des boites, Deauville lui ayant rendu hommage, Killer of sheep et My Brother's wedding ressortant en salles en version restaurée. De quoi faire frémir les papilles des cinéphiles !

Et ce film ?

My brother's wedding a tout d'un film résolument moderne. Il suit l'histoire de Pierce, un jeune homme habitant dans le quartier de Watts, travaillant dans une laverie tenue par ses parents. Son temps libre, il le passe à aider les autres, de ses grands-parents à son meilleur ami, se sacrifiant pour leurs biens propres. Jusqu'au jour où il devra choisir entre aller au mariage de son frère ou à l'enterrement de son meilleur ami. Le lien du sang ou le lien du coeur. Dans My brother's wedding, Charles Burnett reprend le même principe que pour Killer of sheep, donnant à voir une histoire à l'intérieur de ce quartier désolé qu'est celui de Watts. Certaines scènes semblant même servir de prétexte pour montrer les rues, inscrivant le film dans le courant du réalisme social - il ne fait d'ailleurs jouer que des acteurs non professionnels.

Mais si My brother's wedding reste une oeuvre importante, c'est qu'elle se révèle très dense et extrêmement riche. Comme dans son film précédent, Charles Burnett s'interroge ainsi sur la question de l'héritage du colonialisme dont souffre cette communauté noire américaine. Il oppose pour cela la jeune génération aux plus anciennes, les grands-parents de Pierce lui rappelant sans cesse que s'il avait été dans un champ de coton, il aurait pu avoir des principes moraux. Mais héritage, c'est aussi la question de l'évolution, Pierce étant un homme qui vit chez ses parents, ne comprenant pas comment son frère ait pu vouloir évoluer socialement. Charles Burnett s'attache ainsi aux habitus sociaux dans lesquels les gens se construisent, Pierce rejetant le modèle bourgeois dont jouit son frère qu'il estime indigne de leurs rangs. Son frère reproduisant les clichés sociaux d'antan, lui qui est médecin, sa femme avocat, ayant engager une bonne d'une autre nationnalité. Autant sur sa forme que sur son fond, My brother's wedding peut paraître, en apparence, assez lourd. C'était sans compter sur la virtuosité de Charles Burnett qui en fait une oeuvre plutôt légère. Car pour lui, si le quartier est un lieu où la mort peut surgir à chaque instant - les guerres de gang, les accidents de voiture -, il est aussi et surtout un lieu gorgé de vie, où les enfants jouent dans les rues, les vieux taquinent les jeunes et où les filles n'ont pas leurs langues dans leurs poches, draguant à tout va. My brother's wedding est en cela une chronique sociale juste sur le quotidien des noirs américains dans les années 70 mais qui retrospectivement, se révèle tout à fait moderne, aussi bien en terme de cinéma que sur son sujet, l'élection d'Obama venant chatouiller notre esprit. A découvrir, donc, avec beaucoup de plaisir.





Crédit photo: Les films du paradoxe 

Publié dans En salles

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