Interview Gaël Mocaër, réalisateur de No popcorn on the floor

Publié le par Limess

C'est lundi dernier que j'ai pu rencontrer, avec François, Gaël Mocaër, réalisateur de No popcorn on the floor. Interview.

Mélissa: Tu viens du reportage, notamment sur l'Afrique et Madagascar. Comment t'es venu l'idée de suivre la vie de ce cinéma et des gens qui le font vivre ?

 

Gaël Mocaër: C'est vrai que je viens plutôt du monde de la télé. Avant, j'ai fait quatre ou cinq documentaires. Enfin, cinq documentaires de 52 minutes pour la télé, plutôt documentaires et reportages, et l'idée du film, elle est née quand j'étais étudiant, en 94, à Bayonne. C'est là que j'ai rencontré Ramuntxo, le personnage principal du film qui à la même époque réouvrait l'Atalante qui était fermé depuis quelques temps. On s'est rencontré à cette époque là. J'étais étudiant en BTS audiovisuel et j'avais déjà cette idée de poser ma caméra dans un lieu comme ça. Dans une espèce de huis clos autour du cinéma avec des gens qui l'animent. Il a fallu plus de dix ans avant que je puisse mettre mon idée en application parce qu'il fallait d'abord que j'apprenne à monter, à réaliser, que je gagne un peu d'argent et me fasse reconnaître dans le métier pour trouver un budget afin de tourner un long métrage. C'est très très long. Et, donc, en 2004, début 2005, j'ai commencé à faire un repérage à l'Atalante, avec une petite caméra, pour voir comment les gens réagissaient, comment les spectateurs, comment le caissier, la tavernière, le projectionniste réagissaient par rapport à la caméra, à l'image, et je les ai un peu habitué comme ça, en quelques mois. En quatre, cinq mois. On a commencé à réellement tourner un tout petit peu plus tard. L'idée est née comme ça. C'est une rencontre qui date d'il y a très longtemps.


M: Ma deuxième question rejoint ce que tu étais en train de dire. On a la sensation vraiment d'être face à une caméra invisible, quand on regarde le film. Comment on arrive à ce travail là et cette confiance avec la caméra ?

 

C'est vrai que rendre la caméra complétement invisible aux yeux du spectateur, c'est n'est pas super évident. Mais en fait, il faut juste passer beaucoup de temps. Aujourd'hui, c'est un luxe dans le cinéma. Je n'avais pas beaucoup de budget, parce que c'est un petit film, mais j'avais beaucoup de temps, donc j'ai pu poser la caméra tous les jours pendant 10 heures, dans des endroits différents du cinéma. Au bout d'un moment, les gens me considèrent presque comme un spectateur ou un objet du cinéma à part entière et n'y font plus attention. C'est là qu'après on a des scènes assez intéressantes parce que les gens ont complétement oublié la caméra. Mais il faut beaucoup de temps. Mais même avec du temps, il y en a qui n'oublie pas. Ceux-là je les ai zappés.

François: Parce qu'au final, il y avait combien d'heures de rush ? Si on tourne tous les jours 10 heures...

 

Oui, au final, j'avais un peu plus de 480 heures d'images. Il m'a fallu beaucoup de temps... Déjà on va dire qu'un tiers des images étaient plutôt des images de repérage. Donc, tout le début du tournage, il a fallu faire des test de son, de cadre, de lumière. Tout ça, je tourne quand même en me disant, peut être qu'il en ressortira quelque chose d'interessant, que je pourrais utiliser au moment du montage. Mais, j'ai très peu utilisé ses images là et... oui, 480 heures d'images, il m'a fallu 4 mois pour tout dérusher, regarder toutes les images et me dire, ça c'est intéressant, ça ça ne l'est pas...

F: En plus d'être un documentaire sur la salle, on a vraiment l'impression que c'est le portrait de Ramuntxo. Comment vous avez travaillé ensemble ?

 

Ramuntxo, c'est un personnage comme vous avez pu le voir, haut en couleurs. C'est quand même une grande gueule, non conformiste, un poil provocateur... C'est le protagoniste principal du film mais il y a aussi Borja, le caissier, la tavernière et Jean-Georges le projectionniste. Et Ramuntxo, en fait, c'est très simple, on se voyait tous les jours, j'allais tous les jours au cinéma, poser ma caméra, boire des cafés, discuter, le suivre... Et moi, entre entre le moment où j'étais étudiant et le début du tournage, il s'est passé environ 10 ans. J'ai vu pendant ses dix années là pas mal de chose dans le cinéma. Par exemple, la coiffeuse, la voisine qui garde les bobines quand le cinéma est fermé. J'ai vu pleins de chose de la vie de quartier. J'ai vu Ramuntxo, justement, partir avec une voiture pour amener des gens à un cinéma en plein air. J'ai vu pleins de choses comme ça et il y a que j'ai filmé en direct, c'est vraiment du documentaire. Rien n'est scripté, rien n'est écrit... Et il y a deux ou trois passages qui sont mis en scène parce que c'est des choses auxquelles j'avais assisté, il y a 4, 5 ans mais qui n'était plus envisageables au moment où j'ai tourné. Je trouvais qu'il était important de les refilmer telles que je les avait dans ma mémoire...


F: Quoi par exemple ?

 

Comme, par exemple, la scène, justement, de la voiture. Ca, à la base, cette scène où il appelle les gens, il va dans la rue avec la voiture et le megaphone sur le toit rose pour dire aux gens qu'il y a une séance de cinéma en plein air qui est gratuite, même si le film est en VO et que c'est pas simple pour tout le monde... Cette scène là, je l'avais déjà vu il y a quatre, cinq ans. Même plus longtemps que ça. Et donc... à priori, elle n'était pas prévu, du tout, dans le film. Au départ, tout part d'un répondeur téléphonique. C'est à dire que j'ai régulièrement enregistré le son des répondeurs dans le bureau du directeur mais plus ça allait et plus le son était pourri. Donc, je me suis dit, 'bon allez, on va acheter un nouveau répondeur analogique, pour avoir une voix avec un grain sympa' et on est parti avec Ramutxo, ensemble, avec la voiture rose chercher un répondeur. Et on a trouvé que des répondeurs où le son était plus pourri que le son qu'il avait. Donc on a dit 'bon'... Et puis, on a atterit dans un magasin d'électronique où il y avait des répondeurs pourris et un mégaphone et donc, en fait, au lieu d'acheter le répondeur, on a acheté le mégaphone et on s'est dit, 'on va jouer'. A ce moment là, je me suis souvenu de ce que j'avais vu quelques années auparavant. Il a fallu scotcher le mégaphone sur la voiture et j'ai filmé pendant une après-midi, comme ça, non stop. Donc en fait, la scène, elle n'est pas écrite. C'est-à-dire que tout tient de son improvisation. La scène où il est à l'abribus, c'est de l'improvisation totale, la scène où il est sur le rond-point, il improvise etc... J'ai filmé non stop mais y'a rien d'écrit dans ses dialogues, c'est pas un acteur, c'est un documentaire. On a travaillé comme ça, comme on est supers potes, ça s'est plutôt bien passé. On était pas d'accord sur tout mais c'est normal mais on en a toujours discuté et on a trouvé des solutions aux problèmes que l'on rencontrait.

 

F: En plus d'être un documentaire, on a vraiment l'impression d'assister à un drame. C'est la fin d'une histoire... Et ce qui est vraiment intéressant, c'est que cela se joue dans le quotidien, quelque chose de très banal, tu arrives à ressortir quelque chose de fort. Comment on arrive à faire ça ?

 

Ca c'est juste une question de narration, après le récit du film est assez simple. Alors, oui, c'est dramatique mais comme le dit Ramuntxo, c'est la fin d'un long processus romantique. Avec la noirceur qu'il peut y avoir là dedans. Ramuntxo avait un idéal et il s'est rendu compte à un moment donné qu'il ne pouvait plus le tenir. Il devait faire des choix et donc... soit il programme des petits films et faisait pas beaucoup d'entrées et il pouvait plus payer les salaires des dix CDI ou CDD qu'il avait créé et donc il risquait de licencier, mais ça c'était pas envisageable après avoir autant travailler pour embaucher des gens. Soit il passait des films plus grand public, en gros il faisait le même travail que tous les cinémas autour de lui et lui, il estime, à juste titre, que tous les cinémas n'ont pas à avoir la même programmation, au même moment, avec les mêmes films, aux mêmes horaires. C'est ce qu'on appelle la diversité culturelle, c'était important pour moi, c'était important pour lui et il a décidé de ne pas faire de choix plutôt que faire le choix d'une programmation plus large. Donc forcément, c'est dramatique... Mais moi, je ne vois pas son départ comme un échec, je vois ça comme un départ un peu flamboyant, pour dire 'non, je préfère moi me mettre en retrait' et je trouve ça assez courageux de sa part.

M: Comment est venue cette démission sur le tournage ? Est que c'était quelque chose dont tu avais connaissance dès le départ ? Que tu attendais ? Ou est-ce vraiment sur la fin que s'est apparu ?

Je pense qu'en fait, le film a un peu précipité la décision de Ramuntxo de partir, tout simplement parce que régulièrement il venait voir les rush du film. Tous les soirs je regardais ce que l'on avait tourné. Il avait déjà pris sa décision à peu près à la moitié du tournage, je crois. Il ne se reconnaissait plus dans ce personnage, il ne trouvait plus dans ses images les raisons pour lesquelles il avait ouvert ce cinéma et s'était battu. Pour lui, ses raisons n'existaient plus. Je pense que le film a accentué sa decision, il y a de grandes chances.

F: Ce qui m'a frappé, c'est la façon dont on insert, dont tu insères topographiquement le cinéma dans la ville. J'avais vraiment cette sensation qu'il était au milieu de la ville tout en étant coupé de tout le reste. C'était voulu ?

 

Oui, c'était voulu. Je voulais vraiment l'isolé parce que pour moi, c'est un lieu à part. Après il est dans un quartier que je n'ai pas filmé le quartier, ou très peu... Il est dans un quartier qui n'est pas simple en terme de spectateurs puisqu'il est dans celui de la gare à Bayonne et on sait tous que les commerces qui sont proches des gares, c'est pas facile tous les jours. Parce que voilà, les gares drainent une population de gens qui sont parfois un peu à l'ouest, on va dire. Mais bon, c'est comme ça, c'est le quartier populaire et en même temps, c'est un quartier que j'adore... comme à Paris où il y a rive droite et rive gauche. J'en ai filmé beaucoup sur le quartier et au final, je les ai pas retenues parce que je voulais vraiment rester sur cette idée de huis clos et de lieu un peu idéal. C'est un peu utopique mais avec les images que j'avais tourné, je voyais pas l'intéret de mettre le quartier, à part les commerces de proximité comme la coiffeuse, donc c'est pour ça en fait que l'on a cette impression du lieu au milieu de la ville mais sans rien autour.

 

F: Même la scène avec la coiffeuse, où ils se font couper les cheveux, on sent qu'il y a un petit conflit, on s'amuse à dire qu'on passe des films chiants...

 

Oui, il y a une complicité qui s'est installée, ils vont se faire couper les cheveux là régulièrement, tous les deux. Mais c'est pas parce que se sont des voisines, qu'il y a une complicité, qu'elles comprennent la programmation. C'est très compliqué parce qu'en fait, je pense que pour Ramuntxo, les coiffeuses sont, en dehors d'être les voisines de l'Atalante, des spectatrices qu'il aurait bien aimé conquérir, qu'il aurait bien aimé avoir dans sa salle. Le problème, c'est qu'il n'a pas toujours réussit, l'exercice est super difficile parce qu'on trouve plus les mots pour amener les gens voir des films plus compliqués que Harry Potter ou X-Men. Parce que tous les mots sont usés dans la presse, sur les affiches de cinéma. Chaque film est époustouflant, merveilleux, grandiose etc... On a plus de vocabulaire pour qualifier les films. C'est un truc complétement hallucinant. Il avait peut être plus de vocabulaire, justement, les mots étaient trop usés pour amener ces deux coiffeuses dans sa salle.

 

F: Même quand il y a la projection en plein air, au final, quand il sort dans la ville, c'est annulé, il pleut...

 

Oui, ça c'est dramatique et c'est arrivé plusieurs fois. C'est-à-dire qu'il déploie une énergie de fou pendant deux mois et puis, au final, voilà, il pleut. Après, tous les cinémas ont cette logique par rapport au temps, ils sont contents quand il pleut, sauf quand il y a du plein air, mais en général, les cinémas sont assez contents quand il pleut parce que cela ramène du monde. Et puis, ils redoutent tous l'été, surtout dans le sud, où c'est une période estival, les gens vont à la plage et puis le cinéma... pas grand chose à faire. En fait, les programmateurs et directeurs de cinéma pourraient tous se reconvertir en présentateurs météo parce qu'ils sont hyper bien placés, ils observent la météo tous les jours...

 

F: Il le dit un moment, aujourd'hui, il fait beau, il y aura personne...

 

Voilà, ils soufflent...

 

M: Quand on vient du reportage de guerre, est-ce que l'on filme No popcorn on the floor comme un combat ?

 

On le filme différemment mais avec le même esprit. En fait, j'ai arrêté, pour le moment, de partir à droite à gauche, en Irak, en Cote d'ivoire ou à Madagascar, filmer des conflits. J'ai arrêté ça, j'ai fait dix ans de télévision, j'avais envie d'utiliser la caméra différemment, de faire quelque chose de plus humain. De moins sensationnel. C'est-à-dire que c'est mille fois plus difficile que de filmer un conflit. Un conflit, on peut aller en Irak, on peut aller n'importe où, on filme un attentat à la voiture piegée, les images sont toutes de suite spectaculaires. L'attentat à la croix rouge, il y a des morts par terre, il y a des voitures qui flambent, il y a des hommes en armes... Les gens sont tout de suite impresionnés par les images or c'est les images en général que je trouve plus simples à ramener que ce que j'ai ramené dans mon film. Parce qu'elles demandent pas de patience, ce sont des images qui vont être consommé vite et qui vont disparaître. Et j'ai voulu adopter une démarche complétement à l'opposé pour No popcorn, que les images restent un peu, que les plans restent, qu'ils soient plus longs et surtout, il a fallu que je sois patient. Ce que je ne suis pas vraiment par nature, donc là, j'ai appris. Mais on le filme, oui, avec l'idée de montrer ce combat, que l'on sait un peu perdu d'avance mais en même temps on a pas envie de ce dire qu'il est perdu. Parce que ça c'est pas possible. Sinon, ça veut dire qu'on a plus que des gros films avec des gros cinémas dans dix ans. C'est un modèle de société qui me convient très mal. Mais on filme ça comme un combat, oui, mais différemment. Quelque chose de beaucoup plus humain. Ce que je voulais surtout dans le film, c'est montrer la proximité, l'humanité des gens qui travaillent dans les salles de cinéma. L'humanité de Borja, la personnalité de chacun. Il a fallu que je trouve la bonne distance pour que les gens s'attachent aux personnages et pour que je ne rentre pas trop dans leur intimité non plus.

 

F: On sent justement dans le film, ce qui m'a marqué, c'est que quand on parle de cinéma, c'est pour aller voir des films. Sauf que là on voit des affiches, on entend parlé de programmation, on devine qu'il y a des films dans la salle mais on les voit jamais. Sauf une fois où s'est caché par la tête du projectionniste. Tout est articulé pour faire vivre ce cinéma, en prenant les actes les plus banals. Il y a ce combat, changer les sièges...

 

Nettoyer les chiottes. C'est ça, en fait, les cinémas vivent grâce à ça et on le montre jamais. Donc ça , ça m'intéressait. Quand j'ai parlé du projet la première fois, on m'a pris un peu pour un illuminé. 'On ne comprend pas, il faut que tu montres les films, les débats avec les réalisateurs qui viennent pour les films, il faut que tu montres la salle'... Mon projet ce n'était pas ça. Ce film, c'est montrer ce que justement les gens ne voient pas quand la porte de la salle se ferme, quand la lumière s'éteint... C'est leurs montrer ce qui se passe en coulisse parce qu'on ne voit jamais le gars qui est obligé d'écrire sur le tableau, de passer la serpière, de changer l'affiche. C'est tout ce quotidien... ça c'est un combat au quotidien, comme c'est des passionnés, c'est pas vraiment un combat pour eux, c'est quelque chose de normal. Quand on aime le cinéma ont se donne pour ça, à fond, sans compter.

 

F: Au final, on a l'impression d'avoir un vrai regard, presque sociologique sur comment on fait vivre un salle. Tu peinds l'état des choses. Toi, personnellement, est-ce que tu t'inscris dans ce discours de la disparition de ses lieux... Quand on voit l'affiche qui ne veut plus se coller, il y a pleins de petits détails qui font que tout tombe au fur et à mesure et on a envie que ça reste. Le siège qui sont cassés...

 

Ses lieux, indéniablement, ils disparaissent, les uns après les autres. Ils sont de moins en moins nombreux, quoi qu'ont en disent. Après, c'est plus subtil que ça, parce qu'ils ne disparaissent pas complétement, souvent ils se métamorphosent dans des lieux qui sont, pour moi, un peu moins humains, mais ils sont de toute manière de moins en moins nombreux à programmer des films plus pointus et je ne connais pas beaucoup de cinéma où il y a une taverne, où l'on peut manger avant, discuter du film après etc... Aujourd'hui, 90% des cinémas, on fait la queue dehors, on paye son ticket, on rentre dans la salle, on voit le film, on ressort, on rentre chez soit. On consomme le film. Alors que là on regarde un film et on en parle, ceux qui veulent pas en parler ils n'en parlent pas, ils boivent un coup, c'est pas très grave mais ils sont là pour partager des moments en dehors de la salle mais dans le cinéma. Et c'est ses moments là qui créent du lien social qui n'existe plus quand on va dans des grosses structures, dans des cinémas les plus importants. Après, je dis pas qu'il faudrait que tous les cinémas soient comme ça, ça n'aurait pas de sens. Je crois qu'il faut un modèle, il faut que tous les modèles puissent exister. Que les multiplexes existent, que les cinémas moyens existent, que les petits cinémas de quartier existent... Qu'ils soient indépendants ou pas. Il faut juste pas qu'il y aille un seul modèle qui fagocite tous les autres, qui soit la règle et que les autres puissent exister à côté. Le problème, c'est qu'ils ont moins en moins de place pour exister. En fait, ce film, c'est un peu ça, c'est un peu expliquer qu'aujourd'hui les petits cinémas comme ça sont de moins en moins visibles...

 

F: Il le dit lui-même, 'on ne nous voit pas', quand il va au multiplexe...

 

Oui, voilà. Le père noël explique d'ailleurs qu'ils sont des petits. Moi je trouve ça triste mais en même temps, je pense que c'est comme dans la culture en général, moins on nous donne de moyens et moins on existe et plus on crée. Donc, en fait, ça m'inquiète pas trop.

 

M: Ce que j'aime beaucoup dans le film, c'est qu'il y a la fois beaucoup d'humour et en même temps, c'est beaucoup de désillusions, au fur et à mesure du film. Et quand on regarde aujourd'hui la programmation de l'Atalante, par exemple cette semaine, il passe le Stephen Frears, il passe le Philippe Lioret et le Bertrand Tavernier, plus No popcorn. On a l'impression que ce combat est perdu et que la salle est passée à une autre sélection...

 

Pour moi l'Atalante a clairement changé, depuis le départ de Ramuntxo, la nouvelle directrice fait certainement très bien son travail, elle est très pragmatique etc... et c'est ce qui m'inquiète. C'est-à-dire qu'il n'y a plus de part pour le rêve, pour la poésie et on est dans le pragmatisme. Alors, c'est bien, ils sortent le Tavernier en première page mais comme 99% des cinémas, qui sort sur 219 copies, qui est distribué par TFM qui est une filiale de TF1... Enfin, bon, je vois pas où est la prise de risque, je ne reconnais pas dans cette programmation là le petit cinéma que j'ai connu du quartier qui passait que des films tchèques ou qui passait Soleil amer ou des films iraniens, kurdes, des films kurdes-allemands, des trucs totalement absudes. Je me reconnais plus dans cette programmation et dans ce cinéma là. De toute façon, ça se sent que je ne m'y reconnais plus, que mon film ne sy reconnaît plus parce qu'il est en toute dernière page dans un petit encard, on se dit qu'ils n'ont pas super aimé le film mais bon, c'est comme ça. C'est pas non plus très grave, cela ne m'apporte vraiment peu. Moi le film sort sur 10 copies, pas sur 200, pas sur 500, sur 10. Et il sort, voilà sur 8 salles le 29 avril, donc mercredi et après, il va tourner. C'est-à-dire qu'il y a déjà des cinémas qui nous ont appelés pour le passer au mois de juin, la programmation va être plus longue, elle va être éparpillé jusqu'en septembre. Or, aujourd'hui, la politique des cinémas, c'est deux semaines et puis, je pense que bientôt ça sera moins. J'ai vu des distributeurs enlever eux-mêmes leurs films pour en mettre un autre qu'ils étaient en train de distribuer, pour la branche sur laquelle ils sont, ça les dérange pas du tout, ils te disent, oui tout va bien, il y a aucun problème...

 

M: Il y a même des cinémas qui les enlèvent en pleine semaine...

 

Oui, après voilà, le cinéma n'échappe pas à la règle de la rentabilité, pas assez de spectateurs, le film il vire, basta. Heureusement, il y a pleins de cinémas qui continuent à passer des films, qui font des retrospectives et qui continue de les garder à l'affiche même si il y a quatre spectateurs. Ca vaut le coup pour ses quatre spectateurs là.

 

M: Et selon toi, quel est l'avenir des petits films. Est-ce qu'il ne faut pas aller vers d'autres médias comme internet, essayer de trouver autre chose, une alternative ?

 

Je pense pas qu'il faille mettre les médias comme ça, en opposition, en se disant que le cinéma doit trouver une autre forme ou un autre support pour exister. Je pense que tous les cinémas vont continuer à exister, qu'internet aussi, c'est ne sont pas les mêmes modes de diffusion mais il y a pas de raison que tout ça, ça ne cohabite pas. Quand internet est arrivé, le téléphone n'a pas disparu, il n'y a pas de raison qu'il disparaisse, a priori. Tant qu'il y aura des gens pour se battre et que ses lieux resteront humanisés, ça restera.

 

F: Tout à l'heure, on parlait du langage. Il y a vraiment deux personnages, celui du caissier et le projectionniste. On a l'impression qu'ils épousent complétement le discours et l'esthétique du documentaire. D'un côté, le projectionniste reste dans le noir, dans le silence, il ne parle pas beaucoup et de l'autre côté, il y a le petit caissier, avec sa parole, ses phrases d'auteur et c'est tout le discours du film. On est dans le silence, on est coupé un peu et on essaye de parler et ce qui est beau, c'est que la seule fois où voit des gens parler du film, c'est avec le langage des signes. Est-ce que tu t'es aperçu que ses deux personnages, est-ce que tu as structuré selon eux... ?

 

C'est parce qu'ils sont comme ça, aussi. C'est-à-dire que le projectionniste, il ne parle pas, il est dans sa cabine, il parle très peu. Il voit Ramuntxo une fois de temps en temps. D'ailleurs, il le dit chez le coiffeur, on le voit une fois en réunion mais il ne parle pas des masses. Et après, Borja, c'est un personnage un peu particulier parce qu'il est un peu dans son monde. Borja, Ramuntxo l'a embauché parce qu'on l'a rencontré et on s'est dit qu'il fallait absolument l'aider. C'est-à-dire qu'il travaillait dans un pizzeria, il aimait beaucoup le cinéma etc... et puis, Ramuntxo l'a embauché alors que certains ne voulaient pas qu'il le soit parce qu'il faisait que des conneries au début. Il ne rendait pas la bonne somme, il ne rendait pas la bonne monnaie etc... et donc c'était un peu compliqué. Mais au bout de six mois, Ramuntxo a décidé de le garder pour lui donner une chance parce que socialement, pour lui, c'était important que Borja se ressociabilise. Parce qu'il vivait dans un petit truc pas top à Biarritz, il faisait des trajets entre Bayonne et Biarritz tous les jours à velo, il se tapait une heure de vélo. C'était vraiment compliqué et donc il lui a renouvellé ses CDD trois fois et au fur et à mesure, Borja est devenu un personnage à part entière du cinéma. C'est devenu un des personnages adorés par les spectateurs parce que c'est vrai qu'il a un comportement particulier. C'est un type intelligent, c'est un personnage quoi. Un personnage de cinéma dans un cinéma, ça me paraissait évident qu'il reste dans ce cinéma là. Or, quand le film s'est arrêté, Borja avait déjà signé trois CDD donc son dernier contrat n'a pas été renouvellé. Et cet été, Borja mettait des petits pois carottes en conserve chez Bonduel. Il a eu des périodes de vide et là maintenant il fait une formation d'hotellier pour devenir concierge, par exemple dans les grands hotels ou à l'accueil. Je trouve ça dommage parce que c'est un personnage qui doit vivre dans un cinéma, il aime le cinéma... C'est un super musicien, un passionné de jazz... Et donc le constat est assez amer, c'est assez douloureux je trouve de prendre les gens comme ça et puis de les retrouver chez Bonduel. Enfin, ca pourrait être une autre usine, c'est pareil.

 

F: Pourtant, je me disais, si ce type là était dans un cinéma à côté de chez moi, j'irais tout le temps...

 

Oui, il est génial. Mais bon, les administrateurs de l'atalante et la nouvelle directrice n'ont soit disant pas pu le garder...

 

F: Quelque chose qui n'a rien à voir, c'est esthétiquement, on a vraiment l'impression que tu travailles par insert. A un moment on voit un gros plan sur un monsieur avec un épi, on ne sait pas où il est, on devine qu'il est dans le cinéma et d'un seul coup, ça devient grand, en plan d'ensemble et on le voit silloner au milieu de nulle part. Ca revient souvent dans le film, on entend les gens mais on les voit pas parler, tous les messages sur le repondeur. C'était un choix ou ça t'es venu...

 

Oui, c'est un choix de montage, je voulais donner cette ambiance là parce que c'est assez oppressant, on voit ce type là, on se dit putain il est bien seul lui... En fait, ce qui était compliqué c'est de trouver une forme parce que c'est très facile de filmer un cinéma où il y a du monde, il se passe des choses, on peut choper des bouts de discusions, il se passe quelque chose. Mais filmer le vide, c'est pas évident et ça, c'est la réalité. Il y a des cinémas qui sont parfois vides, il n'y a personne, le lundi à 14h, la salle elle est pas pleine. Donc il faut filmer les trois spectateurs qui sont là. Mais c'est pas évident parce que, voilà, mais je ne me suis pas posé la question de savoir si j'allais montrer la salle vide ou pas. C'est comme ça. Mais après, sur la forme, je voulais donner de l'importance aux spectateurs même si ils étaient seuls pour montrer que chaque spectateur est important. Donc je prends le temps de filmer une personne pendant 30 secondes et à un moment donné, peut être que les gens du film se demandent pourquoi ce mec là était là, mais au moins on se pose des questions.

 

F: Je me demandais si tu avais pensé au cinéma de Van Der Kouken. Si c'est une influence ? Il part d'un petit truc pour arriver à l'ensemble...

 

C'est quelque chose que j'aime bien faire, en fait, j'ai pas vraiment de référence cinématographique. Je ne suis pas un grand cinéphile. Je connais quelques films etc... mais je suis pas un cinéphile avertit comme d'autres peuvent l'être. Je suis un peu autiste c'est-à-dire que je regarde pas des masses de films, je vais pas souvent au cinéma même si j'adore ça, paradoxalement, mais en fait je me nourris pas beaucoup de cinéma parce que j'ai pas envie d'être influencé justement, j'ai envie de faire les choses à mon idée, d'essayer pleins de choses. Là le film est fini mais il y a eu une quarantaine de versions différentes qui ont nécessitées des discussions compliquées avec le producteur etc... ou justement, on me disait 'il ne faut pas mettre ce plan, il est vide'. Mais si, c'est important le vide, c'est aussi le cinéma. On va pas ne pas mettre ce plan là, le cinéma n'est pas à bloc tout le temps. On me demandait aussi de mettre un plan de salle avec des spectateurs qui regardent un film, ça ne m'interesse pas. Je fais pas une pub, un film institutionnel sur une salle de cinéma. Bref... mais filmer le vide, je trouve cela vachement interessant...

 


F: C'est ce qui m'a le plus plu, tous ses passages où s'est vide. Juste des passages, des pieds qui passent. Ou des sons, c'est là où s'est le plus riche parce qu'on a pas besoin de montrer clairement les choses...

 

C'est aussi une façon, en dehors de la forme et du fond, c'est aussi une façon de montrer que le cinéma, de toute manière, se dépersonnalise. Plus le film avance et plus on a de plans comme cela, normalement. Si je l'ai bien construit...

 

F: Si, on le sent, au début, quand il y a un couple de vieilles personnes qui viennent, on les voit, elles discutent. Et puis, à la fin, il y a une autre vieille dame qui vient et on ne voit plus que la main, elle part et elle est dans le flou. Ca épouse la disparition...

 

Oui, oui, après y a aussi des private joke, des trucs entre moi, Ramuntxo, l'équipe de l'Atalante, dans le film, qui sont pas expliquées clairement. L'histoire des portes à la fin, par exemple, où on parle de portes en disant j'ai trouvé la porte de sortie et puis il trouve plus la porte au CGR, elle est fermée etc... Il y a pleins de choses qui sont de l'ordre du privé, on va dire...

 

F: Ce plan de fin, avec le ballon et tout, c'est de toi ou...

 

Oui, oui. En fait, à l'origine, cette séquence était plutôt au début du film puis au final, au montage, je trouvais qu'elle prenait plus de sens à la fin. Je trouvais ça interessant pour deux raisons. La première, c'est montrer que cette pellicule qu'ils déroulent sur la plage et sur laquelle ils marchent... En fait, l'idée, c'était de montrer tous les films que les gens avaient vu avant, considérer que cette pellicule était vue et que ce film là on pouvait aussi marcher dessus parce que malgré tout, ça reste que du cinéma. Et la deuxième idée, c'est de dire qu'on peut peut être remettre cette pellicule à la poubelle parce qu'il y a le cinéma numérique qui va débarquer et qu'on sait pas si cela va continuer à exister ces bouts de pellicules. J'aimais bien la poésie, l'idée de la plage... J'ai acheté le film sur ebay, je sais plus, 25 euros je crois, un film allemand de 1968, non sous-titré en VO, je ne me rappelle même plus du titre comme je n'ai jamais fait d'allemand. Je l'ai mais c'est assez long. Et oui, donc, il y a ça et puis il y a l'idée de la bouteille à la mer, il y a pleins d'idées qui se mélangent la dedans....

 

F: Et je trouve que cela résume tout le film.

Publié dans Rencontres

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