Courts métrages inédits / Lars Von Trier

Publié le par Limess

 



La première soirée consacrée à Lars Von Trier commençant à 18h30, c'est tout naturellement que je me suis rendue au centre George Pompidou sur les coups de 19h, flânant dans les rues de Chatelet par peur d'arriver trop en avance ! Un petit problème de timing, donc, qui me fit louper ses deux premiers courts métrages: Le voyage à Squashland, petit film d'animation, image par image, d'une durée d'une minute et Bonne nuit, trésor, sorte d'obscure histoire de braquage dont Lars Von Trier avoue lui-même ne pas comprendre ses intentions... !

Installée à l'aveuglette dans un fauteuil, j'assiste alors avec joie aux deux derniers courts présentés ce soir là, Pourquoi fuir ce dont tu ne peux t'échapper ? et Une fleur. Deux oeuvres que j'attendais avec impatience suite à la lecture de la biographie consacrée au cinéaste et signée Jean-Claude Lamy *. Jugez plutôt de la description qu'il en faisait: "Le premier d'entre eux, réalisé en 1970, portait le titre un peu longuet De Hvorfor Flygte Fra Det Ved Du Ikke Kan Flygte Fra ?" soit littéralement "Pourquoi essaies-tu de fuir ce que tu sais qu'on ne peut pas fuir ?. Ce film de sept minutes commence par un accident sanglant: un jeune garçon est écrasé par un camion. Un de ses camarades s'enfuit, terrifié, à travers bois et rivières pendant que l'accidenté gît sur le trottoir entouré de chandelles, un prêtre en prière à ses côtés. Soudain, l'enfant que l'on croyait mort se relève et le miraculé se lance aussitôt à la poursuite du poltron qui l'a abandonné. Le court métrage réalisé l'année suivante fut de la même longueur mais le titre est heureusement plus court: En Blomst (Une fleur). C'est l'histoire d'un garçon qui trouve un bulbe de fleur abandonné dans la tranchée d'un chantier de construction où il va disparaître sous le béton. Il le replante en pleine nature et une jolie fleur finit par éclore. Mais voici qu'apparaît un avion de chasse qui vient s'écraser juste à côté et le film se termine sur l'image de la fleur brisée et du jeune garçon baignant dans son sang. Pas de miracle cette fois-ci, si ce n'est l'incongru Alléluia qui éclate tout à coup comme si une nouvelle vie allait bientôt commencer pour le garçon et la fleur.".

Réalisés alors qu'il avait une dizaine d'années, ces deux courts métrages se révèlent incroyablement prophétiques vis à vis de la carrière future de Lars Von Trier, explorant déjà des thèmes qui traverseront toute son oeuvre. D'abord, il y a ce rapport à la nature, omniprésente, que ce soit dans la course poursuite à travers la forêt ou ce sauvetage naïf du bulbe d'une fleur. Un élément d'ailleurs autobiographique que Lars Von Trier raconta à Stig Björkman *, dans un livre d'entretiens, en parlant de son enfance trop laxiste. "Puisque je portais la responsabilité du monde entier, je l'assumais avec des attitudes obsessionnelles et des rituels magiques d'enfance ! Par exemple, je me souviens d'une fleur au bord de la route. Elle était abîmée et ne tenait pas droite. J'ai réussi à la relever et à lui fabriquer un support. Chaque fois que je passais devant la plante, il me fallait vérifier qu'elle tenait toujours: sinon le monde se serait écroulé.". Ensuite, il y a dans ces courts métrages une sorte d'ironie tragique propre à son cinéma, autour de cette thématique très présente dans ses derniers films, de cet innocent qui ne désire que le bien et à qui il arrive du mal. Le petit garçon qui sauvera la fleur mourra avec elle sous les tirs d'un avion de chasse ! Enfin, il y a dans ses oeuvres un goût prononcé pour la création d'une ambiance qui primerait sur le récit. Elle est ici macabre et emprunte d'éléments religieux, doublée d'un humour noir incroyable pour ce si jeune âge. Ainsi, lorsque le petit garçon plantera sa fleur résonnera un Alleluia sorti de nulle part, rappelant à l'esprit l'humour des films de Buñuel. Deux petits courts, déjà riches en propositions cinématographiques - le travelling fait sur un vélo, la mise en parallèle du geste créateur de l'enfant et de la civilisation désenchantée des chantiers, les effets de transparence des images -, et sacrément impressionnants pour ce petit bonhomme qu'était alors Lars Von Trier...

* Jean-Claude Lamy, Lars Von Trier, le provocateur, Edition Grasset
* Stig Björkman, Lars Von Trier, entretiens avec Stig Björkman, Edition Les Cahiers du Cinéma

Publié dans Ciné-club

Commenter cet article