Inglourious Basterds / Quentin Tarantino

Publié le par Limess




Sortie: 19 août 2009

> L'histoire: Dans la France occupée de 1940, Shosanna Dreyfus assiste à l'exécution de sa famille tombée entre les mains du colonel nazi Hans Landa. Shosanna s'échappe de justesse et s'enfuit à Paris où elle se construit une nouvelle identité en devenant exploitante d'une salle de cinéma. Quelque part ailleurs en Europe, le lieutenant Aldo Raine forme un groupe de soldats juifs américains pour mener des actions punitives particulièrement sanglantes contre les nazis. "Les bâtards", nom sous lequel leurs ennemis vont apprendre à les connaître, se joignent à l'actrice allemande et agent secret Bridget von Hammersmark pour tenter d'éliminer les hauts dignitaires du Troisième Reich. Leurs destins vont se jouer à l'entrée du cinéma où Shosanna est décidée à mettre à exécution une vengeance très personnelle...

Dire que le Tarantino nouveau fut l'événement du festival de Cannes dernier ne serait pas assez fort tant ce cinéphile invétéré, et réalisateur fétiche de toute une génération, a su créer l'attente. Annonçant la couleur dès 2008, lors de sa leçon de cinéma, en se lançant fièrement le défi de revenir l'année d'après avec un film monté et terminé. Challenge réussit, donc, pour Quentin Tarantino, revenu sur le tapis rouge avec Inglourious Basterds, écrit en neuf années, bouclé en neuf mois. Un film à la teneur historique, l'action se situant lors de la seconde guerre mondiale, l'occasion pour le cinéaste d'écrire une toute nouvelle page de sa filmographie. Ainsi, si Inglourious Basterds est toujours aussi référencé, Quentin Tarantino livre néanmoins une oeuvre qui cite moins visuellement, tout en se rattrapant textuellement, beaucoup plus personnelle au niveau de la mise en scène. Situé dans une France occupée, Inglourious Basterds réécrit les pages de l'histoire à sa sauce, l'enfant terrible d'Hollywood s'amusant des codes et des conventions si chères à l'industrie américaine. Ne respectant aucunement les faits, sans soucis de réalisme historique et ce, de façon totalement jubilatoire. Quentin Tarantino n'a aucune limite et c'est tant mieux, donnant la possibilité aux juifs de prendre leur revanche sur les nazis... Oeil pour oeil, dent pour dent.


Si Inglourious Basterds décontenance un peu face aux anciennes productions du cinéaste, c'est qu'il cultive dans son film un drôle de paradoxe au niveau de la mise en scène. Lui qui a toujours été un perfectionniste accompli livrant parfois des scènes un peu brouillonnes, comme par manque de temps. Un déséquilibre pourtant vite rattrapé par ce don exceptionnel qu'il possède, créant avec presque rien des séquences d'une intensité rare. Arrivant, à tout moment, à transformer un dialogue amical en combat de mots acéré. C'est ainsi par une séquence d'une trentaine de minutes que démarre Inglourious Basterds, autour d'un duel sans merci, et uniquement à travers une discussion, entre un paysan français et un officier nazi surnommé le chasseur de juifs. Le moindre mot de travers peut dès lors signer la fin de la trêve, maintenant une tension extrêmement palpable. C'est aussi dans la répétition d'éléments scénaristiques que Quentin Tarantino arrive à faire monter la tension d'un coup sec, à l'image de ce verre de lait, servit à Shosanna par ce même officier. Lui annonçant qu'elle pourrait bien être découverte. Construit, comme à son habitude, autour de plusieurs actes, Inglourious Basterds se distingue par ce rythme en dents de scie pourtant jamais ennuyeux. Laissant traîner, et de manière captivante, des séquences de dialogue sans fin - scène de la cave -, avant de faire surgir la violence sans prévenir. Mixant son style personnel - dans la présentation des personnages, notamment - à une réalisation plus épurée mais d'autant plus saisissante. A l'instar de cette confrontation entre les basterds, un militaire nazi et une carte de France. Son film est ainsi une vraie mine d'or cinématographique, Quentin Tarantino maniant comme personne l'art de la conversation, se jouant avec délectation des attentes du spectateur. Allant jusqu'à sacrifier quelques uns de ses personnages les plus sympathiques.


Mais là où le cinéaste surprend réellement, c'est qu'Inglourious Basterds n'a rien de cette farce historique attendue, laissant les basterds souvent en toile de fond. Son film est avant tout une lettre d'amour ouverte au cinéma, à la fois dans la forme et le fond. Cela passe, tout d'abord, par un casting, éclectique et international, réunissant un Brad Pitt en très grand forme, une Mélanie Laurent toujours aussi nature à des acteurs beaucoup moins connus, tel que Christopher Waltz, la grande révélation de ce film ou Til Schweiger, génial en sergent Hugo Stiglitz, ou en train de monter, comme Michael Fassbender. Proposant, et ce de manière tout à fait brillante et courageuse, une oeuvre polyglotte où l'anglais se mêle au français, à l'allemand, voir même à l'italien - pour un pur moment de comédie -, loin de The Reader, Les insurgés ou autres Walkyrie, essayant en vain de nous faire croire que l'anglais est la langue des allemands. Un parti pris que Quentin Tarantino n'hésitera d'ailleurs pas à reprendre à travers son récit, celui qui parle le plus de langues étant instantanément le plus fort. Sur le fond, ensuite, Inglourious Basterds mettant avant tout en scène des personnages ultra cinéphiles, représentant quelques corps du métier du septième art. Du critique au projectionniste, de l'actrice à l'exploitante de salle. Les références sont ouvertes, les blagues très ciblées cinéphiles - "A la place de Louis B. Mayer, je dirais plutôt qu'il se prend plus pour David O'Selznick" -, les actrices transformées en étoiles du cinéma, telle Mélanie Laurent et sa robe rouge, comparée à notre Danielle Darrieux nationale. Mais là où le cinéaste va plus loin, c'est qu'il assouvit à travers son film un doux rêve totalement fou. Celui de voir s'accroître incommensurablement le pouvoir du cinéma, au point qu'il pourrait stopper une dictature en marche. A l'image de ses films américains, sortis durant la guerre, cherchant inlassablement à faire rentrer les États-Unis sur le champ de bataille. C'est Le dictateur, de Charlie Chaplin, Le sergent York, d'Howard Hawks... Dense et totalement surprenant, Inglourious Basterds a tout du petit ovni cinématographique. Quentin Tarantino est ainsi un cinéaste-cinéphile de génie, mêlant à la sous-culture, qu'il affectionne et à qui il rend hommage depuis son premier film, des références bien plus élitistes, comme une sorte de maturité nouvelle dans son cinéma. L'annonce d'un nouveau cap dans sa filmographie ? Seul l'avenir nous le dira. Quoi qu'il soit, Inglourious Basterds, s'il n'est pas le chef d'oeuvre auto-proclamé, est tout de même un sacré film, une oeuvre multiple et unique en son genre.




1. Brad Pitt: L'étrange histoire de Benjamin Button
2. Mélanie Laurent: Jusqu'à toi
3. Michael Fassbender: Fish Tank
4. Christian Berkel: Walkyrie


> Festival international de Cannes 2009: Prix d'interprétation masculine


Crédit photo: Universal Pictures International France

Publié dans En salles

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Itsuki 23/08/2009 20:31

Excellent article :) J'ai vu le film et je ne l'aurais jamais aussi bien décrit.
Les scènes sont looongues et les montées en tension magiques. Plusieurs fois surprise de sentir mon coeur accélérer ou encore d'entendre toute la salle souffler au titre d'un chapitre (juste le temps de respirer en fait).. Et quand un film procure de telles sensations, on savoure!

Limess 24/08/2009 16:03



Et puis, je trouve que Quentin Tarantino arrive à imposer un tel suspense jusqu'au bout, au point de nous demander: serait-il sérieusement capable de changer le court de l'histoire ? Assez
impressionnant. Sinon, merci !