Ne change rien / Pedro Costa

Publié le par Limess

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COUP DE COEUR

Sortie: 27 janvier 2010

> L'histoire: Né de l'amitié entre l'actrice Jeanne Balibar, l'ingénieur du son Philippe Morel et le cinéaste Pedro Costa, Ne change rien suit à la trace l'expérience musicale de cette première. Des répétions aux enregistrements, des concerts aux cours de chant lyrique...

Non pas que Wikipédia soit une source particulièrement fiable - bien au contraire -, la définition qu'ils donnent du documentaire m'a paru tout à fait intéressante: "En général, cette catégorie filmique se fixe pour but théorique de produire la représentation d'une réalité, sans intervenir sur son déroulement, une réalité qui en est donc a priori indépendante." Genre ultra éclectique dans ce doux monde de l'industrie cinématographique, le documentaire s'est depuis toujours construit à la fois en marge et en parallèle de la fiction. Passant de la caméra participative de Robert Flaherty à celle masquée de Dziga Vertov et son ciné-oeil, du cinéma-vérité de Jean Rouch à la manipulation médiatique façon Michael Moore. Noyé sous des années de références et de préceptes en tout genre, difficile alors de classer ce nouveau Pedro Costa ? Peut-être tout simplement parce que celui-ci ne répond à rien, rejetant l'appellation même de documentaire. Filmant par brides la création de l'album de l'actrice Jeanne Balibar, de ses répétitions à l'enregistrement même. Refus de se laisser cataloguer ou enfermer dans un genre quelconque, de participer au déroulement de l'action, de proposer un récit pur, Ne change rien est une proposition de cinéma particulièrement inventive, Pedro Costa s'en remettant à cet objet qu'il connaît comme sa poche, sa caméra. La posant dans le coin d'une pièce, dans l'attente de la petite étincelle...

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Film minimaliste pour projet brillant, Ne change rien se construit avant tout comme une oeuvre usant de la répétition. Donnant à voir, inlassablement, une Jeanne Balibar en prise avec les mots, avec le rythme, travaillant d'arrache pied à la conception de cet album. Filmée inépuisablement dans un noir et blanc incroyablement étudié. Il faut dire que Pedro Costa est le roi quant il s'agit de créer de véritables tableaux vivants, Ne change rien revenant au fondement même d'une caméra, concevoir des images. Véritable ovni cinématographique, proche de l'expérimentation plus que de l'expérimental, le dernier Pedro Costa se révèle une expérience sensorielle des plus déroutantes. On est émerveillé par la beauté des plans, rappelant à l'esprit les plus grands polars américains de ce magnifique jeu des clairs / obscurs, bercé par la voix envoûtante et lancinante de Jeanne Balibar, touché par la fragilité qui transparaît de l'actrice. Sans jamais intervenir sur son récit - il ne change, pour ainsi dire, rien ! - le cinéaste se métamorphose en petite souris, filmant, discrètement, tout ce qui se passe autour de lui. Donnant à voir l'acte créateur en direct live alors qu'il est lui-même en train de créer son film propre. Réflexion sur l'artiste, Ne change rien se pose véritablement comme témoin de la fabrication d'une oeuvre. Des longues répétitions d'un texte de théâtre, d'un chant lyrique où chaque mot, chaque intonation viennent à compter à la recherche d'un rythme parfaitement adapté au texte d'une chanson à venir. Montrant toute la difficulté et la violence nécessaires à la fondation d'un projet. Devant sa caméra, on y découvre une Jeanne Balibar emprunt au doute et à l'inquiétude, bien loin de ces personnages loufoques auxquelles on voudrait souvent la réduire. Portrait d'une femme, dissection d'une création artistique, c'est fou ce que Ne change rien peut raconter en si peu d'effets et de moyens, faisant de ce film un bel essai cinématographique. Bien loin de tout ce qui peut sortir au même moment sur nos écrans. Un grand coup de coeur.

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Crédit photo: Shellac

Publié dans En salles

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