Shutter Island / Martin Scorsese

Publié le par Limess

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COUP DE COEUR

Sortie: 24 février 2010

> L'histoire: 1954. Le marshal Teddy Daniels (Leonardo Dicaprio) et son coéquipier Chuck Aule (Mark Ruffalo) sont envoyés enquêter sur l'île de Shutter Island. Là-bas, un hôpital psychiatrique y héberge les criminels les plus dangereux du pays. L'une d'entre eux a disparu, Rachel Solando (Emily Watson). Ordre est donné d'y mené une enquête, sauf que sur Shutter Island, rien n'est jamais simple...

Attention: spoilers. Lire ou ne pas lire le Shutter Island de Dennis Lehane avant la sortie de l'adaptation ? Telle fut la question qui tourneboula "des milliers" de cinéphiles à l'annonce de l'arrivée du nouveau Martin Scorsese pour une interrogation plutôt récurrente, intervenant à chaque nouvelle transposition, de plus en plus nombreuses. Pour ma part, si le livre repose sur ma table de nuit depuis plusieurs mois, je ne l'ai jamais feuilleté, préférant conserver mon plaisir personnel quant à la découverte de cette histoire sur grand écran. Plongée dans le noir d'une salle de cinéma. Best-seller mondial pour long métrage signé par l'un des derniers géants d'Hollywood, Shutter Island est sans conteste le premier mastodonte de 2010, repoussé de plusieurs mois pour de sombres magouilles oscarisables. Dans tous les cas, le film est enfin là, prêt à nous dévoiler tous ses mystères, à nous embarquer dans une aventure humaine des plus déroutantes. Tout commence sur la proue d'un bateau, prisonnié d'une épaisse brume. Chuck y attend Teddy, son coéquipier, victime du mal de mer. Tous deux ont été réquisitionné pour mener une enquête sur l'île de Shutter Island où y sommeille un hôpital psychiatrique, regroupant les criminels les plus dangereux du pays. Considéré comme extrêmement sécurisé, l'hôpital a néanmoins vu s'échapper l'une de ses patientes, Rachel Solando, accusée d'avoir assassinée de sang froid ses trois enfants. De simples observateurs, Teddy et Chuck deviendront bientôt les témoins privilégiés et membres à part entière du centre, eux même coincés dans l'enceinte des suites d'une terrible tempête. Bienvenue à Shutter Island, lieu où la météo se fait le symbole des tourments de ses personnages, suivant la trajectoire de Teddy, prestigieux marshal rongé par un passé des plus lourds, mêlant disparition de son épouse et traumatismes de guerre, lors de la libération des camps de concentrations. Victime de migraines en pagaille, Teddy se verra lui-même hanté par les fantômes de son passé, tentant tant bien que mal de mener une enquête qui s'avèrera beaucoup plus compliquée qu'il ne l'imaginait. Rachel Solando semblant, tout simplement, s'être évaporée des murs de la prison... Donnant à voir une enquête des plus trépidantes, nous embarquant dans les tréfonds de cet hôpital psychiatrique, où suspense et sentiment de claustrophobie s'y mêlent à merveille.

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Pourtant, dès les premiers plans du film, quelque chose semble profondément toquer dans ce Shutter Island, Martin Scorsese faisant preuve d'un amateurisme étonnant quant à la construction de son film. A l'image de ce pansement sur le front de Leonardo Dicaprio, semblant comme par enchantement avoir changer de place. Ou ses multiples faux raccords, passant d'un plan sur Mark Ruffalo, un verre dans la main, à un Mark Ruffalo, la main et le verre sur la table. Papi Scorsese devrait-il prendre sa retraite ? C'est du moins la question que l'on peut se poser dès les premières minutes du film, nous obligeant à nous concentrer en permanence sur l'image, parfois au dépend même du récit. Un faux raccord, deux puis trois et une autre question nous vient alors en tête, Martin Scorsese étant Martin Scorsese, celui-ci n'aurait-il pas tout simplement construit son film sur une mise en scène volontaire de faux raccords, créant un véritable sentiment de paranoïa chez le spectateur. Alors, quand arrive la scène du verre d'eau où, pendant un interrogatoire, Mark Ruffalo tend un verre à une patiente, que celle-ci se met à le boire sans rien avoir dans la main, avant de reposer un verre sur la table, la question ne se pose même plus. Le cinéaste jouant consciemment avec les nerfs du spectateur, prêt à se demander si il n'aurait pas lui-même imaginé ce qu'il vient de se passer à l'écran. Là est la force première de Shutter Island, Martin Scorsese s'amusant à brouiller les pistes mêmes de son intrigue par une mise en scène d'une clairvoyance hallucinante, nous mettant nous-même à la place de cet inspecteur, en pleine crise d'hallucination. Une fois le mécanisme perçu, la mise en scène se fera alors d'une drôle de limpidité, à l'image de cette séquence de "révélation" entre Leonardo Dicaprio et Michelle Williams. On aperçoit la belle sur un banc, face à un étang vide, puis, à nouveau, face à un étang empli de canards dont l'on sait pertinemment qu'ils disparaîtront le plan d'après. Bingo. Le film jouant volontairement des apparitions et disparitions, du dédoublement d'un geste d'un plan à un autre, créant des propres fantômes à un spectateur victime de l'intelligentsia d'un Scorsese en très grande forme.

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S'appuyant sur une mise en scène des plus folles, le cinéaste en vient dès lors à jouer avec son propre récit. Difficile de ne pas se douter de la probable maladie de Leonardo Dicaprio dès son arrivée sur l'île, le film arrivant après Fight Club, Fenêtre secrète ou autres oeuvres sur la skizophrénie, nous forçant à nous poser la question dès les premières minutes. Ce qui viendra se conforter au fur et à mesure. Et pourtant... Et si cette thématique de la maladie n'était pas justement le plus facile, Martin Scorsese appuyant constamment - lourdement ? - sur les troubles psychologiques du personnages, hanté par la voix douce de sa femme décédée - superbe séquence de la désintégration, à couper le souffle. Et si Shutter Island n'était pas au contraire la chronique d'un complot annoncé... Car alors que Leonardo Dicaprio en vient à penser qu'une conspiration se joue entre les murs de l'hôpital, menée tambour battant par un directeur et un médecin des plus énigmatiques, le film, dans ses grandes lignes, se chargera de classer le dossier à coup de gros sabot, lors d'une séquence des plus démonstratives - élucidation des anagrammes comprise. C'est là que la mise en scène de Martin Scorsese entre en jeu, venant considérablement à l'encontre du récit. Le film lui-même s'interrogeant sur la thématique de la croyance. Peut-on encore croire un personnage quand celui-ci a fait une crise de folie une fois ? Peut-on croire tout ce que nous montre un cinéaste ? Car alors qu'une séquence explicative vient à nous éclaircir la situation - quelle est la vraie mort de son épouse ? Quel est le fin mot de l'histoire ? -, la construction même de celle-ci vient à en dire le contraire. Par l'apparition et la disparition même des canards évoqués précédemment. En construisant une séquence dite "véridique" sur des faux raccords, Martin Scorsese en vient à nous interroger sur le pouvoir des images et la vraisemblance de celles-ci. Pourquoi cette séquence serait-elle plus vraie qu'une autre - les hallucinations de Teddy autour de Rachel Solando - puisqu'elle est elle-même faussée ? D'où la triple interprétation possible de la séquence finale, nous montrant Leonardo Dicaprio et Mark Ruffalo discuter sur les marches avant que le premier ne les descende, se jettant dans les bras des médecins, prêt à lui faire un lavage de cerveau.

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Si le livre se terminait - apparemment - sur la boucle sans fin de la maladie de Teddy, celui-ci replongeant dans ses délires, revenant au point de départ de sa thérapie, le film lui propose une multiplicité de fermetures, Scorsese ayant toujours affirmé ne pas vouloir adapter fidèlement un livre mais en extraire l'essence. Retour à la case départ, il y a donc dans Shutter Island... A moins que Teddy ne soit guérit et préfère se suicider plutôt que de vivre plus longtemps sur l'île, comme nous l'exhorte le cinéaste lors d'un échange final à double sens. A moins, sinon, que Teddy ait raison depuis le début, se sacrifiant volontairement afin de prouver la véracité de son raisonnement, celui-ci étant dès lors conduit au phare, monument même où il affirmait qu'il était le lieu d'expériences peu éthiques. Teddy partant alors pour un lavage de cerveau en règle... Dans tous les cas, difficile de faire toute la lumière sur cette affaire, Martin Scorsese laissant l'opportunité au spectateur de choisir son camp, selon sa lecture de l'oeuvre. Là est la marque d'un grand film, Shutter Island apparaissant instantanément comme une grande claque, porté par un casting des plus incroyables, capable de vous faire passer d'une émotion à une autre, de vous balader sans que vous vous en rendiez compte. A ce titre, Martin Scorsese aura réussit l'exploit de me rendre littéralement folle de bout en bout, me poussant à me poser toujours plus de questions quant à la symbolique de sa mise en scène. Et si je ne prétends pas avoir la science infuse quant à l'interprétation de l'oeuvre, j'espère au moins que cette critique vous donnera envie, sinon de revoir le film, du moins d'y repenser sous un autre angle !

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1. Leonardo Dicaprio: Les Noces rebelles
2. Mark Ruffalo: Une arnaque presque parfaite / Max et les maximonstres
3. Michelle Williams: Synecdoche New York / Wendy and Lucy
4. Emily Mortimer: City Island
5. Jackie Earle Haley: Watchmen - Les Gardiens
6. Patricia Clarkson: Whatever Works


> Berlinale de Berlin 2010: en compétition


Crédit photo: Paramount Pictures France

Publié dans En salles

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Thomas B 22/04/2010 17:45


Belle critique, riche et détaillée. Une petite question tout de même, que vous semblez éluder : quelle est, d'après vous, le débat moral à l'oeuvre dans Shutter Island ?


Moz35 07/03/2010 19:10


Enfin, une vraie et bonne critique sur le net! je suis à 200% d'accord avec votre point de vue et votre analyse, j'en rajouterais quelques remarques:
- le mise en scene de scorsese n'est qu'une longue mise en abyme du cinema et donc de sa propre mise en scene. Rien qu'à ce titre le film est remarquable
- pour moi on est complètement dans la quintessence du grand film malade... la volonté d'en faire un film à la fois divertissant et terriblement théorique le rend visiblement bancal pour beaucoup
de monde...pour moi ça le rend vraiment passionnant et inusable. Il me fait d'ailleurs penser (les similitudes sont assez flagrantes!) à l'adaptation par De Palma du Dahlia Noir, film trop abstrait
et bcp trop expérimental pour que le téléspectateur moyen l'apprécie à sa juste valeur...la encore un grand film malade

Comme vous je me suis arraché les cheveux pour essayer de comprendre toutes les références (cinématographiques, psychanalytiques...). Un vrai jeu de piste...ou devrais dire un vrai dédale.
Di caprio est sans doute le plus grand acteur actuellement...il m'époustoufle à chaque nouveau film: prestance, charisme, finesse de jeu...bref sa palette est immense.